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Thread: Et si c'était vrai...

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    Default Et si c'était vrai...

    Auteur: Marc LEVY

    Le petit réveil posé sur la table de nuit en bois clair venait de sonner. Il était cinq heures trente, et la chambre était baignée d’une lumière dorée, que seules les aubes de San Francisco déversent.
    Toute la maisonnée dormait. La chienne Kali couchée sur le grand tapis, Lauren enfouie sous la couette au milieu de son grand lit.
    L’appartement de Lauren surprenait par la tendresse qui s’en dégageait. Au dernier étage d’une maison victorienne sur Green Street, il se composait d’un salon-cuisine à l’américaine, d’un dressing, d’une grande chambre et d’une vaste salle de bains avec fenêtre. Le sol était en parquer blond à lattes élargies, celles de la salle de bains étant blanchies à la peinture et quadrillées de carreaux noirs peints au pochoir. Les murs blancs s’ornaient de dessins anciens chinés dans les galeries d’Union Street, le plafond était bordé d’une moulure boisée finement ciselée par les mains d’un menuisier talentueux du début du siècle, que Lauren avait rechampie d’une teinte caramel.
    Quelques tapis de coco gansés de jute beige délimitaient les coins du salon, de la salle à manger, et de la cheminée. Face à l’âtre, un gros canapé en cotonnade écrue invitait à une assise profonde. Les quelques meubles épars étaient dominés par de très jolies lampes rechaussées d’abat-jour plissés, acquises une à une au fil des trois dernières années.
    La nuit avait été très courte. Interne en médecine au San Francisco Memorial Hospital, Lauren avait dû prolonger sa garde bien au-delà des vingt-quatre heures habituelles, en raison de l’arrivage tardif des victimes d’un grand incendie. Les premières ambulances avaient jailli dans le sas des urgences dix minutes avant la relève et elle avait engagé sans attendre le dispatching des premiers blessés vers les différentes salles de préparation, sous les regards désespérés de ses équipiers. Avec une méthodologie de virtuose, elle auscultait en quelques minutes chaque patient, lui attribuait une étiquette de couleur matérialisant la gravité de la situation, rédigeait un diagnostic préliminaire, ordonnait les premiers examens et dirigeait les brancardiers vers la salle appropriée. Le tri des seize personnes débarquées entre minuit et minuit quinze fut terminé à minuit trente précise, et les chirurgiens, rappelés pour la circonstance, purent commencer leurs premières opérations de cette longue nuit dès une heure moins le quart.
    Lauren avait assisté le Dr Fernstein au cours de deux interventions successives, elle ne rentra chez elle que sous les ordres formels du médecin qui lui fit valoir que, la fatigue trompant sa vigilance, elle mettait en péril la santé de ses patients.
    Au milieu de la nuit, elle quitta le parking de l’hôpital au volant de sa Triumph, rentrant chez elle à vive allure par les rues désertes. « Je suis trop fatiguée et je roule trop vite », se répétait-elle de minute en minute, pour lutter contre l’endormissement, mais l’idée de retourner aux urgences, côté salle et non côté coulisses, suffisait en elle-même à la tenir éveillée.
    Elle actionna la porte télécommandée de son garage, y gara sa vieille automobile. Passant par le corridor intérieur, elle escalada quatre à quatre les marches de l’escalier principal, et entra chez elle avec soulagement.
    L’aiguille de la pendulette posée sur la cheminée marquait la demie de deux heures. Lauren fit tomber ses vêtements à terre au milieu de son grand living. D’une nudité parfaite, elle se rendit derrière le bar pour se préparer une tisane. Les bocaux qui ornaient l’étagère en contenaient de toutes essences, comme si chaque moment de la journée avait son parfum d’infusion. Elle posa la tasse sur sa table de chevet, se blottit sous la couette et s’endormit instantanément. La journée précédente avait été beaucoup trop longue, et celle qui s’annonçait nécessitait un lever matinal. Profitant de deux jours de congé, qui pour une fois coïncidaient avec un week-end, elle avait accepté une invitation chez des amis, à Carmel. Si la fatigue accumulée justifiait pleinement une grasse matinée, rien n’aurait pu lui faire retarder ce réveil précoce. Lauren adorait le lever du jour sur cette route qui borde le Pacifique, et relie San Francisco à la baie de Monterey. A moitié endormie elle chercha à tâtons le poussoir qui interromprait le carillon du réveil. Elle se frotta les yeux de ses deux poings fermés et posa son premier regard sur Kali, couchée sur le tapis.
    - Ne me regarde pas comme ça, je ne fais plus partie de cette planète.
    Au son de sa voix, sa chienne s’empressa de faire le tour du lit et posa sa tête sur le ventre de sa maîtresse. « Je t’abandonne pour deux jours ma fille. Maman passera te chercher vers onze heures. Pousse-toi, je me lève et je te donne à manger. »

    Lauren déplia ses jambes, bâilla longuement en étirant les bras vers le ciel, et sauta sur ses deux pieds joints.
    Tout en se frottant les cheveux elle passa derrière le comptoir, ouvrit le réfrigérateur, bâille à nouveau, sortit le beurre, confiture, toasts, boîte pour le chien, un paquet entamé de jambon de Parme, un morceau de Gouda, une tasse de café, deux pots de lait, une coupe de compote de pommes, deux yogourts nature, des céréales, un demi-pamplemousse ; l’autre moitié reste sur l’étagère du bas. Kali la regardant en hochant la tête à plusieurs reprises, Lauren lui fit les gros yeux et cria :
    - J’ai faim !
    Comme d’habitude, elle commença par préparer le petit-déjeuner de sa protégée dans une lourde gamelle en terre cuite.
    Elle composa ensuite son propre plateau et se mit à son bureau. De là, elle pouvait en tournant légèrement la tête contempler Saussalito et ses maisons accrochées aux collines, le Golden Gate tendu comme un trait d’union entre les deux côtes de la baie, le port de pêche de Tiburon, et sous elle, les toits qui s’étendaient en escaliers jusqu’à la Marina. Elle ouvrit la fenêtre en grand, la ville était totalement silencieuse. Seules les cornes de brume des grands cargos en partance pour la Chine, mêlées aux cris des mouettes, venaient rythmer la langueur de ce matin. Elle s’étira à nouveau et s’attaqua d’un vif appétit à ce petit-déjeuner gargantuesque. Hier soir, elle n’avait pas dîné, faute de temps. Par trois reprises, elle avait bien essayé d’avaler un sandwich, mais à chaque tentative, son « beeper » avait grelotté, la rappelant à une nouvelle urgence. Lorsqu’on la rencontrait et qu’on l’interrogeait sur son métier, elle répondait invariablement : « Pressée ». Après avoir dévoré une bonne partie de son festin, elle déposa son plateau dans l’évier et se rendit dans sa salle de bains .
    Elle fit glisser ses doigts sur les persiennes en bois pour les incliner, abandonna sa chemise de cotonnade blanche à ses pieds, et entra sous la douche. Le puissant jet d’eau tiède acheva de la réveiller.
    En sortant de la douche, elle enroula une serviette autour de sa taille, laissant ses jambes et ses seins nus.
    Face à la glace, elle fit la moue, se décida pour un maquillage léger, enfila un jean, un polo, enleva le jean, passa une jupe, enleva la jupe et remit le jean. Dans l’armoire elle prit un sac polochon en toile, y jeta quelques affaires, son nécessaire de toilette, et se sentit enfin prête pour son week-end. En se retournant, elle regarda l’étendue du désordre régnant, vêtements au sol , serviettes éparses, vaisselle dans l’évier, literie défaite, prit un air très décidé et clama à voix haute en s’adressant à tous les objets du lieu :
    - On ne dit rien, on ne râle pas, je rentre tôt demain et je vous range pour la semaine !
    Puis elle attrapa un crayon et un papier et rédigea la note suivante, avant de la coller sur la porte du réfrigérateur avec un gros aimant en forme de grenouille :
    Maman,
    Merci pour la chienne, surtout ne range rien, je m’occupe de tout en rentrant.
    Je passe chercher Kali directement chez toi dimanche vers cinq heures. Je t’aime, ta Docteur préférée.

    Elle enfila son manteau, caressa tendrement la tête de sa chienne, posa un baiser sur son front et claque la porte de la maison.
    Elle descendit les marches du grand escalier, passa par l’extérieur pour rejoindre le garage, et sauta presque à pieds joints dans son vieux cabriolet.
    - Partie, je suis partie, se répétait-elle. Je ne peux pas y croire, c’est un vrai miracle, reste encore à ce que tu veuilles bien démarrer. Amuse-toi ne serait-ce qu’à tousser une fois, je noie ton moteur avec du sirop avant de te jeter à la casse et je te remplace par une jeune voiture toute électronique, sans starter et sans états d’âme quand il fait froid le matin, tu as bien compris, j’espère ? Contact !
    Il faut croire que la vieille anglaise fut très impressionnée par la conviction des propos de sa maîtresse, car son moteur se mit en route au premier tour de clé. Une belle journée s’annonçait.
    Last edited by 5 thê; 06-13-2019 at 03:23 PM.

  2. #2
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    Default Re: Et si c'était vrai...

    2
    Lauren démarra lentement pour ne pas réveiller le voisinage. Green Street est une jolie rue bordée d’arbres et de maisons. Ici, les gens se connaissent, comme dans un village. Six croisements avant Van Ness, l’une des deux grandes artères qui traversent la ville, elle passa la vitesse supérieure. Une lumière pâle, se chargeant de couleurs au fil des minutes, réveillait progressivement les perspectives éblouissantes de la ville. Dans les rues désertes la voiture filait à vive allure. Lauren goûtait l’ivresse de ce moment. Les pentes de San Francisco sont particulièrement propices à ces sensations de vertige.
    Virage serré dans Sutter Street. Bruit et cliquetis dans la direction. Descente abrupte vers Union Square, il est six heures trente, la platine cassette déroule une musique lue à tue-tête, Lauren est heureuse, comme elle ne l’a pas été depuis fort longtemps. Chassés le stress, l’hôpital, les obligations. Un week-end tout à elle s’annonce, et il n’y a pas une minute à perdre. Union Square est calme. Dans quelques heures les trottoirs déborderont de touristes et de citadins faisant leurs courses dans les grands magasins qui longent la place. Les cable-cars se succéderont, les vitrines seront éclairées, une longue file de voitures se formera à l’entrée du parking central enterré sous les jardins où les groupes de musique échangeront quelques notes et refrains contre des cents et des dollars.
    En attendant, en cet instant très matinal le calme règne. Les devantures sont éteintes, quelques clochards dorment encore sur les bancs. Le gardien du parking somnole dans sa guérite. La Triumph avale l’asphalte au rythme des impulsions du levier de vitesses. Les feux sont au vert, Lauren rétrograde en seconde, pour mieux engager son tournant dans Polk Street, l’une des quatre rues qui bordent le square. Grisée, un foulard en guise de serre-tête, elle amorce son virage devant l‘immense façade de l’immeuble de Macy’s. Courbe parfaite, les pneus crissent légèrement, bruit étrange, succession de cliquetis, tout va très vite, les cliquetis se confondent, se mélangent, se disputent.
    Claquement brusque ! Le temps se fige. Il n’y a plus aucun dialogue entre la direction et les roues, la communication est définitivement interrompue. La voiture part de travers et dérape sur la chaussée encore humide. Le visage de Lauren se crispe. Ses mains s’accrochent au volant devenu docile, acceptant de tourner sans fin dans un vide compromettant pour la suite de la journée. La Triumph continue de glisser, le temps semble prendre son aise et s’étirer tout à coup comme dans un long bâillement. Lauren a la tête qui tourne, en fait c’est le décor qui tourne autour d’elle, à une vitesse surprenante. La voiture s’est prise pour une toupie. Les roues viennent brutalement buter contre le trottoir, l’avant se soulève et embrasse une bouche d’incendie. Le capot continue de se hisser vers le ciel. Dans un dernier effort l’automobile se tourne sur elle-même, expulse sa conductrice, devenue beaucoup trop lourde pour cette pirouette qui défie les lois de la gravitation. Le corps de Lauren est projeté en l’air avant de retomber contre la façade du magasin. L’immense vitrine explose alors et se répand en un tapis d’éclats. Le drap de verre accueille la jeune femme qui roule sur le sol, puis s’immobilise, la chevelure défaite au milieu des débris, pendant que la vieille Triumph finit sa course et sa carrière, couchée sur le dos, à moitié sur le trottoir. Une simple vapeur qui s’échappe de ses entrailles et elle exhale son dernier soupir, son dernier caprice de vieille anglaise.
    Lauren est inerte. Elle repose, paisible. Ses traits sont lisses, sa respiration lente et régulière. La bouche à peine ouverte, on pourrait y deviner un léger sourire, les yeux fermés, elle semblait dormir. Ses longs cheveux encadrent son visage, sa main droite est posée sur son ventre.
    Dans sa guérite le gardien du parking cligne des yeux, il a tout vu, « comme au cinéma »mais là « c’est pour de vrai », dira-t-il. Il se lève, court au-dehors, se ravise et retourne sur ses pas. Fébrilement il décroche le téléphone et compose le 911. Il appelle au secours, et les secours se mettent en route.
    Le réfectoire de San Francisco Hospital est une grande pièce au sol de carrelage blanc, aux murs peints en jaune. Une multitude de tables rectangulaires en Formica sont dispersées le long d’une allée centrale qui conduit aux distributeurs de nourriture sous vide et des boissons. Le docteur Philippe Stern somnolait allongé sur l’une de ces tables, une tasse de café froid dans sa main. Un peu plus loin, son coéquipier se balançait sur une chaise, le regard perdu dans le vide. Le beeper sonna au fond de sa poche. Il ouvrit un œil et regarda sa montre en râlant : « C’est pas possible ! Je n’ai vraiment pas de bol, Frank, appelle-moi le standard. » Frank attrapa le téléphone mural suspendu au-dessus de lui, écouta le message qu’une voix lui délivra, raccrocha et se tourna vers Stern. « Lève-toi, mon grand, c’est pour nous, Union Square, un code 3, il paraît que c’est sérieux… » Les deux internes affectés à l’unité EMS (Emergency Medical System équivalent de notre SAMU) de San Francisco se levèrent, se dirigeant vers le sas où l’ambulance les attendait, moteur en route, rampe de lumière étincelante. Deux coups brefs de sirène marquèrent le départ de l’unité 02. Il était sept heures moins le quart, Market Street était totalement déserte, et la fourgonnette filait à vive allure dans le petit matin.
    - Putain, et dire qu’il va faire beau aujourd’hui.
    - Pourquoi râles-tu ?
    - Parce que je suis claqué, que je vais dormir et je ne vais pas en profiter.
    - Tourne à gauche, on va prendre le sens interdit.
    Frank s’exécuta, l’ambulance remonta Polk Street vers Union Square. « Tiens, fonce, je l’ai en vue. » Arrivés sur la grande place, les deux internes aperçurent d’abord la carcasse de la Triumph, avachie sur le bouche d’incendie. Frank coupa la sirène.
    - Dis donc, il ne s’est pas raté, constata Stern en sautant de la camionnette.
    Deux policiers étaient déjà sur place, l’un d’eux dirigea Philip vers la vitrine défaite.
    - Où est-il, demanda l’interne à l’un des policiers.
    - Là, devant vous, c’est une femme, et elle est médecin, aux urgences, apparemment. Vous la connaissez peut-être ?
    Stern déjà agenouillé près du corps de Lauren hurla à son coéquipier de courir. Muni d’une paire de ciseaux il avait déjà découpé le jean et le pullover, mettant la peau à nu. Sur la longue jambe gauche une déformation sensible auréolée d’un gros hématome indiquait une fracture. Le reste du corps était sans confusion apparente.
    - Prépare-moi les pastilles et une perfusion, j’ai un pouls filant et pas de tension, respiration à 48, palie à la tête, fracture fermée au fémur droit avec hémorragie interne, tu me prépares deux culots. On la connaît ? Elle est de chez nous ?
    - Je l’ai déjà vue, elle est interne aux urgences, elle travaille avec Fernstein.
    Philip ne réagit pas à cette dernière remarque. Frank posa les sept pastilles du scope sur la poitrine de la jeune femme, il relie chacune d’entre elles avec un fil électrique de couleur différente à l’électrocardiographe portable, et déclencha ce dernier. L’écran s’illumina instantanément.
    - Qu’est-ce que ça donne au tracé ? demanda-t-il à son équipier.
    - Rien de bon, elle part. Tension 8/6, pouls à 140, lèvres cyanosées, je te prépare un tube endotrachéal de 7, on va intuber.
    Le docteur Stern venait de placer le cathéter et tendit le bocal de sérum à un des policiers.
    - Tenez ça bien en l’air, j’ai besoin de mes deux mains.
    Passant brièvement de l’agent à son équipier, il lui demanda d’injecter cinq milligrammes d’adrénaline dans le tuyau de la perfusion, cent ving-cinq milligrammes de Solu-Médrol et de préparer immédiatement le défibrillateur. Au même moment, la température de Lauren se mit à chuter brutalement, tandis que le tracé de l’électrocardiogramme devenait irrégulier Au bas de l’écran vert, un petit cœur rouge se mit à clignoter, aussitôt accompagné d’un bip court et répétitif, signal prévenant de l’imminence d’une fibrillation cardiaque.
    - Allez, la belle, accroche-toi ! Elle doit pisser le sang à l’intérieur. Comment est le ventre ?
    - Souple, elle saigne probablement dans la jambe. Tu es prêt pour l’intubation ?
    En moins d’une minute, Lauren fut intubée et la sonde reliée à un embout respiratoire. Stern demanda un bilan des constantes, Frank lui indiqua que la respiration était stable, la tension avait chuté à 5. Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase, au bip court se substitua un sifflement strident qui jaillit de l’appareil.
    - Ca y est, elle fibrille, tu m’envoies 300 joules.
    Philip frotta les deux poignées de l’appareil l’une contre l’autre.
    - C’est bon, tu as le jus, cris Frank.
    - On s’écarte, je choque !
    Sous l’impulsion de la décharge, le corps se courba brutalement, le ventre arqué vers le ciel avant de retomber.
    - Non, ce n’est pas bon.
    - Recherche à 360, on recommence.
    - 360, tu peux y aller.
    - On s’écarte !
    Le corps se redressa et retomba inerte. « Repasse-moi cinq milligrammes d’adrénaline et recharge à 360. On s’écarte ! » Nouvelle décharge, nouveau sursaut. « Toujours en fibrillation ! On la perd, injecte une unité de Lidocaïne dans la perf, et recharge. On s’écarte ! » Le corps se souleva. « On injecte cinq cents milligrammes de Béryllium et tu recharges à 380 immédiatement ! »
    Last edited by 5 thê; 06-13-2019 at 03:22 PM.

  3. #3
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    Default Re: Et si c'était vrai...

    Lauren fut choquée encore une fois, son cœur sembla répondre
    aux drogues qu’on lui avait injectées et reprendre un rythme stable, quelques instants seulement : e sifflement qui s’était interrompu quelques secondes se fit entendre de plus belle… « Arrêt cardiaque », s’exclama Frank.
    Immédiatement, Philip entama un massage cardio-respiratoire, avec un acharnement inhabituel. Tout en tentant de la ramener à la vie, il la supplia: « Ne fais pas l’idiote, il fait beau aujourd’hui, reviens, ne nous fais pas ça. » Puis il ordonna à son équipier de recharger la machine une fois de plus. Frank tenta de le calmer : « Philip, laisse tomber, ça ne sert à rien. » Mais Stern n’abandonnait pas ; il lui hurla à recharger le défibrillateur. Son partenaire s’exécuta. Pour la énième fois, il demanda que l’on s’écarte Le corps se cambra encore, mais l’électrocardiogramme était toujours plat. Philip recommença à masser, son front se mit à perler. La fatigue accusait le désespoir du jeune médecin devant son impuissance. Son coéquipier prit conscience que son attitude perdait de sa logique. Il aurait dû tout arrêter depuis plusieurs minutes et déclarer l’heure du décès, mais rien n’y faisait, il continuait son massage du cœur.
    -Repasse encore un demi-milligramme d’adrénaline et monte à 400.
    - Philip, arrête, ça n’a pas de sens, elle est morte. Tu fais n’importe quoi.
    - « Ferme ta gueule et fais ce que je te dis !
    Le policier pose un regard interrogateur sur interne agenouillé près de Lauren. Le médecin n’y prêta aucune attention. Frank haussa les épaules, injecta une nouvelle dose dans la perfusion, rechargea le défibrillateur. Il annonça le seuil des quatre cents milliampères, Stern ne demanda même pas que l’on s’écarte et envoya une décharge. Mû par l’intensité du courant le thorax se souleva de terre brutalement. Le tracé resta désespérément plat. L’interne ne le regarda pas, il le savait avant même de choquer cette dernière fois. Il frappa de son poing sur la poitrine de Lauren. « Merde, merde ! » Frank le saisit par les épaules et le serra fortement.
    - Arrête, Philip, tu perds les pédales, calme-toi ! Tu prononces
    le décès et on plie. Tu es en train de craquer, tu vas aller te reposer maintenant. »
    Philip était en sueur, les yeux hagards. Frank haussa le ton, contint la tête de son ami entre ses deux mains, le forçan à fixer son regard.
    Il lui intima l’ordre de se calmer, et en l’absence de toute réaction, il le gifla. Le jeune médecin accusa le coup. La voix de son confrère se voulut alors apaisant : « Reviens avec moi mon pote, reprends tes esprits. » A bout de force, il le lâcha, se relevant, le regard tout aussi perdu. Médusés, les policiers contemplaient les deux médecins. Frank marchait en tournant sur lui-même, apparemment totalement désemparé. Philip, agenouillé et recroquevillé, releva lentement la tête, ouvrit la bouche et prononça à voix basse : « Sept heurs dix, décédée. » Et s’adressant au policier qui tenait toujours le bocal de la perfusion en retenant son souffle : « Emmenez-la, c’est fini, on ne peut plus rien faire pour elle. » Il se leva, saisit son coéquipier par l’épaule et l’entraîne vers l’ambulance. « Allez viens, on rentre. » Les deux agents les suivirent des yeux lorsqu’ils grimpèrent dans la camionnette : « Pas très clairs, les deux toubibs ! » dit l’un d’eux. Le second policier dévisagea son collègue.
    - Tu t’es déjà retrouvé sur une affaire où l’un d’entre nous s’est fait descendre ?
    - Non.
    - Alors, tu ne peux pas comprendre ce qu’ils viennent de vivre.
    Allez, tu m’aides, on la prend délicatement et on la met sur la civière dans le fourgon.
    L’ambulance avait déjà tourné le coin de la rue. Les deux agents soulevèrent le corps inerte de Lauren, le déposèrent sur le brancard, et le recouvrirent d’une couverture. Les quelques badauds attardés quittèrent les lieux puisque le spectacle était fini. A l’intérieur de l’EMU (Emergency Medical Unit équivaut aux ambulances de notre SAMU) les deux coéquipiers étaient restés silencieux depuis nleur départ. Frank rompt le silence.
    - Qu’est-ce qui t’a pris, Philip ?
    - Elle n’a pas trente ans, elle est médecin, elle est belle à mourir.
    - Oui, c’est ce qu’elle a fait d’ailleurs ! ça change quelque chose qu’elle soit belle et médecin ? Elle aurait pu être coche et travailler dans un supermarché. C’est le destin, tu n’y peux rien, c’était son heure. On va rentrer, tu vas aller te coucher, et tu essaieras de mettre un mouchoir sur tout ça.
    A deux blocs derrière eux, le car de police s’engageait sur un carrefour, lorsqu’un taxi passa un feu « très mûr ». Le policier furieux freina brutalement et donna un coup de sirène, le chauffeur de « Limo Service » s’arrêta et s’excusa platement. Le corps de Lauren en était tombé de la civière. Les deux hommes passèrent à l’arrière, le plus jeune saisit Lauren par les chevilles, le plus âgé par les bras. Son visage se figea lorsqu’il regarda la poitrine de la jeune femme.
    - Elle respire !
    - Quoi ?
    - Elle respire, je te dis, mets-toi au volant et roule vers l’hôpital.
    - Tu te rends compte ! De toute façon, ils n’avaient pas l’air net ces deux toubibs.
    - Tais-toi et file ! Je ne comprends rien, mais ils vont entendre parler de moi.
    La camionnette des policiers doubla en trombe l’ambulance sous les yeux ébahis des deux internes. C’étaient « leurs flics ». Philip voulait enclencher la sirène et les suivre, mais son acolyte s’y opposa, il était vidé.
    - Pourquoi est-ce qu’ils roulaient comme ça ?
    - Mais je n’en sais rien, répondit Frank, et puis, ce n’était peut-être pas eux. Ils se ressemblent tous.
    Dix minutes plus tard, ils se rangeaient à côté du car de police dont toutes les portes étaient restées ouvertes. Philip descendit en entra dans le sas des urgences. Il marcha vers l’accueil d’un pas de plus en plus précipité. Et s’adressa à l’hôtesse sans la saluer.
    - Dans quelle salle est-elle ?
    - Qui ça, docteur Stern ? Demanda l’infirmière de permanence.
    - La jeune femme qui vient d’arriver.
    - Elle est au bloc 3, Fernstein l’a rejointe. Elle est de son équipe paraît-il.
    Derrière lui, le policier le plus âgé lui tapa sur l’épaule.
    - Vous avez quoi, dans la tête, vous les médecins ?
    - Je vous demande pardon ?
    Il faisait bien de demander pardon mais ça ne suffirait pas.
    Comment pouvait-il prononcer le décès d’une jeune femme qui respirait encore dans son fourgon ? « Vous vous rendez compte que sans moi, on la mettait au frigo vivante ? » Il allait ente dre parler de lui. Le Dr Fernstein sortit du bloc au même moment et fit mine de ne prêter aucune attention à l’agent de police en s’adressant directement au jeune médecin : « Stern, combien de doses d’adrénaline avez-vous injectées ? » « Quatre fois cinq milligrammes » répondit l’interne. Le professeur le réprimanda aussitôt, lui rappelant que sa conduite relevait de l’acharnement thérapeutique, puis s’adressant à l’officier de police il affirma que Lauren était bien morte avant que docteur Stern ne prononce l’heure de son décès.
    Il ajouta que la faute de l’équipe médicale était probablement de s’être trop acharnée sur le cœur de cette patiente, aux fris des assurés. Pour clore tout débat il expliqua que le liquide injecté s’était amassé autour du péricarde : « Lorsque vous avez dû freiner brutalement, il est passé dans le cœur. Celui-ci a réagi purement chimiquement et s’est remis en marche. » Cela ne changeait hélas rien au décès cérébral de la victime. Quant au cœur en question, dès que le liquide serait dissout, il s’arrêterait, « si ce n’est déjà fait au moment où je vous parle ». Il invita le policier à s’excuser auprès du Dr Stern pour son énervement totalement hors de propos et invita ce dernier à passer le voir avant de partir. Le policier se tourna vers Philip et maugréa : « Je vois que nous n’avons pas le monopole du corporatisme dans la police. Je ne vous souhaite pas une bonne journée.» Il tourna les talons et quitta l’enceinte de l’hôpital. Bien que les deux vantaux de sas se soient refermés derrière son passage, on entendit claquer les portes de la fourgonnette.
    Stern resta les bras croisés sur le comptoir, regardant en plissant les yeux l’infirmière de permanence. « Mais qu’est-ce que c’est que toute cette histoire ? » Elle haussa les épaules et lui rappela que Fernstein l’attendait.
    Il frappa à la porte entrebâillée du patron de Lauren. Debout, derrière son bureau, lui tournant le dos et regardant par la fenêtre, il attendait visiblement que Stern parle en premier, ce que Philip fit. Il lui avoua ne pas comprendre les propos qu’il avait tenus au policier. Fernstein l’interrompit sèchement.
    - Ecoutez-moi bien, Stern, ce que j’ai dit à cet officier était ce qu’il y avait de plus simple à lui expliquer pour qu’il ne fasse pas un rapport sur vous et brise votre carrière. Votre comportement est inadmissible pour quelqu’un de votre expérience. Il faut savoir admettre la mort quand elle s’impose à nous. Nous ne sommes pas des dieux et nous ne portons pas la responsabilité du destin. Cette jeune femme était décédée à votre arrivée, et votre entêtement aurait pu vous coûter cher.
    - Mais comment expliquez-vous qu’elle se soit remise à respirer ?
    - Je ne l’explique pas et je n’ai pas à le faire. Nous ne savons pas tout. Elle est morte, docteur Stern. Que cela vous déplaise est une chose, mais elle est partie. Je me fous que ses poumons remuent et que son cœur s’agite tout seul, son électroencéphalogramme est plat. Sa mort cérébrale est irréversible. Nous allons attendre que le reste suive et nous la descendrons à la morgue. Point finale.
    - Mais vous ne pouvez pas faire une chose pareille, pas devant tant d’évidences !
    Fernstein marque son agacement d’un signe de tête et en haussant la voix. Il n’avait pas de leçon à recevoir. Stern connaissait-il le coût d’une journée de réanimation ? Croyait-il que l’hôpital bloquerait un lit pour maintenir un « légume » en vie artificielle ? Il l’invita vivement à mûrir un peu. Il refusait d’imposer à des familles de passer des semaines entières au chevet d’un être inerte et sans intelligence, maintenue en vie seulement par des machines. Il refusait d’être responsable de ce type de décision, simplement pour satisfaire à un ego de médecin.
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    Default Re: Et si c'était vrai...

    Il intima l’ordre à Stern d’aller prendre une douche et de déguerpir de son champ de vision. Le jeune interne resta campé face au professeur, reprenant son argument de plus belle. Lorsqu’il avait déclaré son décès, sa patiente était en arrêt cardio-respiratoire depuis dix minutes . Son cœur et ses poumons s’étaient arrêtés de vivre. Oui, il s’était acharné parce que pour la première fois de sa vie de médecin, il avait pressenti que cette femme ne voulait pas mourir. Il lui décrivit comment derrière ses yeux restés ouverts, il avait sentie lutter er refuser de s’engouffrer.
    Alors, il avait lutté avec elle au-delà des normes, et dix minutes plus tard, à l’opposé de toute logique, au contraire de tout ce qu’on lui avait appris, le cœur s’était remis à battre, ses poumons à inhaler et à expirer l’air, un souffle de vie. » Vous avez raison, enchaîna-t-il nous sommes médecins et nous ne savons pas tout. Cette femme est aussi médecin. » Il supplia Fernstein de lui laisser sa chance. On avait vu des comas de plus de six mois revenir à la vie, sans que personne n’y comprenne rien. Ce qu’elle avait fait, personne ne l’avait jamais fait, alors tant pis pour ce que cela coûterait. « Ne la laissez pas partir, elle ne veut pas, c’est ce qu’elle nous dit. » Le professeur marqua une pause avant de lui répondre :
    - Docteur Stern, Lauren était une de mes élèves, dotée d’un sale caractère mais d’un vrai talent, j’avais beaucoup d’estime pour elle et beaucoup d’espoirs pour sa carrière, j’en ai aussi pour la vôtre ; cette conversation est terminée. »
    Stern sortit du bureau sans refermer la porte. Dans le couloir, Frank l’attendait.
    - Qu’est-ce que tu fais là ?
    - Mais qu’est-ce que tu as dans la tête, Philip, tu sais à qui tu parlais sur ce ton ?
    - Et alors ?
    - Le type à qui tu parlais est le professeur de cette jeune femme, il la connaît et la côtoie depuis quinze mois ; il a sauvé plus de vies que tu ne pourras peut-être pas faire dans toute ta vie de toubib. Il faut que tu apprennes à te contrôler, vraiment parfois tu déconnes.
    - Fous-moi la paix, Frank, j’ai eu ma dose de leçons de morale aujourd’hui.

    3
    Le docteur Fernstein alla refermer la porte de son bureau, décrocha son téléphone, hésita, le reposa, fit quelques pas vers la fenêtre, reprit brusquement le téléphone. Il demanda qu’on lui passe le bloc opératoire. Très rapidement une voix se fit entendre à l’autre bout du combiné.
    -C’est Fernstein, préparez-vous, on opère dans dix minutes, je vous fais monter le dossier.
    Il raccrocha délicatement, hocha la tête, et sortit de son bureau. En sortant, il tomba nez-à-nez avec le Pr Williams.
    - Comment vas-tu ? demanda ce dernier, je t’invite à boire un café ?
    - Non, je ne peux pas.
    - Qu’est-ce que tu fais ?
    - Une connerie, je me prépare à faire une connerie. Il faut que je file, je te téléphone.
    Ferstein entra dans le bloc opératoire, une blouse verte lui serrait la taille. Une infirmière lui enfila ses gants stériles. La salle était immense, une équipe entourait le corps de Lauren. Derrière sa tête, le moniteur oscillait au rythme de sa respiration et des battements de son cœur.
    -Comment sont les constantes ? demanda Fernstein à l’anesthésiste.
    - Stables, incroyablement stables. Soixante-cinq et douze/huit.
    Elle est endormie, les gaz du sang sont normaux, vous pouvez y aller.
    - Oui, elle est endormie, comme vous dites.
    Le scalpel incisa la cuisse sur toute la longueur de la fracture. Tandis qu’il commençait à écarter les muscles, il s’adressa à toute son équipe. Les appelant »ses chers collègues », il leur expliqua qu’ils allaient voir un professeur en chirurgie, avec ses vingt ans de carrière derrière lui, faire une intervention digne d’un interne de cinquième année : réduction d’un fémur.
    - Et savez-vous pourquoi je la pratique ?
    Parce qu’aucun étudiant de cinquième année n’aurait accepté de réduire une fracture sur une personne cérébralement morte depuis plus de deux heures. Aussi il les priait de ne pas lui poser des questions, ils en avaient pour quinze minutes au plus et il les remerciait de se prêter au jeu. Mais Lauren était une de ses élèves et tout le personnel médical présent dans cette salle comprenait le chirurgien et l’accompagnait dans sa démarche. Un radiologue entra et lui fit passer des planches de scanner. Les clichés faisaient apparaître un hématome au niveau du lobe occipital. Décision prise d’effecteur une ponction afin de libérer la compression. Un trou fut pratiqué à l’arrière de la tête, une fine aiguille y traversa les méninges sous contrôle d’un écran. Elle fut ainsi dirigée par le chirurgien jusqu’au lieu de l’hématome. Le cerveau lui-même ne semblait pas touché. Le fluide sanguin s’écoula par la sonde. Presque instantanément, la pression intracrânienne chuta. L’anesthésiste eugmenta aussitôt le débit de l’oxygène amené au cerveau par l’intubation des voies respiratoires. Libérées de la pression, les cellules reprirent un métabolisme normal, éliminant petit à petit les toxines accumulées. De minute en minute, l’intervention changea d’état d’esprit. Toute l’équipe oubliait progressivement qu’elle opérait un être humain cliniquement mort. Chacun se prit au jeu, et les gestes experts s’enchaînèrent. Des clichés radiologiques du volet costal furent pris, les fractures des côtes réparées et la plèvre ponctionnée. L’intervention fut méthodique et précise. Cinq heures plus tard, le Pr Fernstein faisait claquer ses gants en les ôtant. Il demanda à ce que l’on referme les plaies et qu’on transfère ensuite sa patiente en salle de réveil. Il ordonna que l’on débranche toute assistance respiratoire, une fois l’anesthésie dissipée.
    Il remercie de nouveau son équipe de sa présence et de sa discrétion future. Avant de quitter la sale, il demanda à l’une des infirmières, Betty, de le prévenir dès qu’elle aurait débranché Lauren. Il sortit du bloc et marcha d’un pas rapide en directions des ascenseurs. En passant devant le standard, il interpella l’hôtesse et voulut savoir si le Dr Stern était encore dans les murs de l’hôpital. La jeune femme répondit par la négative, il était parti fort abattu. Il la remercia puis prit congé en indiquant qu’il était à son bureau si on le demandait.
    Sortie du bloc opératoire, Lauren fut conduite en salle de réveil. Betty brancha le monitoring cardiaque, l’électroencéphalogramme et la canule d’intubation sur le respirateur artificiel. Ainsi parée sur son lit, la jeune femme ressemblait à un cosmonaute.
    L’infirmière fit un prélèvement sanguin et quitta la pièce. La patiente endormie était paisible, ses paupières semblaient dessiner les contours d’un univers de sommeil doux et profond. Une demi-heure passa et Betty téléphona au Pr Fernstein. Elle lui indiqua que Lauren n’était plus anesthésie. Il l’interrogea aussitôt sur les constantes vitales. Elle lui confirma ce à quoi il s’attendait, elles étaient toujours aussi stables. Elle insista pour qu’il lui confirme la conduite à tenir.
    - Vous débranchez le respirateur. Je descendrai tout à l’heure.
    Et il raccrocha. Betty pénétra dans la salle, elle sépara le tuyau
    de la canule, laissant son opérée essayer de respirer par elle-même. Quelques instants plus tard, elle retira la canule, libérant ainsi la trachée. Elle replaça une mèche des cheveux de Lauren en arrière, la regarda avec tendresse, et sortit en éteignant la lumière derrière elle. La pièce s’emplit alors de la seule lumière verte de l’appareil d’encéphalographie. Le tracé était toujours plat. Il était presque vingt et une heures trente et tout était silencieux.

    Au terme de la première heure, le signal de l’oscilloscope se mit à trembler, très légèrement d’abord. Soudainement, le point qui marquait le bout de la ligne se hissa d’un coup vers le haut en dessinant un pic important, puis il plongea vertigineusement vers le bas avant de revenir à l’horizontale.
    Personne ne fut témoin de cette anomalie. Le hasard est ainsi fait, Betty rentra dans la pièce une heure plus tard. Elle prit les constantes de Lauren, déroula quelques centimètres de la bande de papier témoin que débitait la machine, découvrit le pic anormal, fronça les sourcils et continua à en lire quelques autres centimètres. Constatant la rectitude du tracé qui suivait, elle jeta le papier sans se poser d’autres questions. Elle décrocha le combiné du téléphone mural et appela Fernstein.
    - C’est moi, on est parti pour un coma dépassé avec constantes stables. Je fais quoi ?
    - Vous trouvez un lit au cinquième étage, merci, Betty.
    Fernstein raccrocha.
    Last edited by 5 thê; 06-13-2019 at 03:17 PM.

  5. #5
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    Hiver 1996
    Arthur actionna la télécommande de la porte du garage et rangea sa voiture. Il emprunta l’escalier intérieur et se rendit à son nouvel appartement. Il caqua la porte avec son pied, posa sa sacoche, ôta son manteau et s’affala dans le canapé. Au milieu du salon, une vingtaine de cartons épars le rappelaient à ses obligations. Il enleva son costume, enfila un jean et s’attacha à défaire les colis, rangeant les livres qu’ils contenaient dans les bibliothèques. Le parquet craquait sous ses pieds. Bien plus tard dans la soirée, lorsqu’il eut tout fini, il plia les emballages, passa l’aspirateur et acheva de ranger le coin cuisine. Il contempla alors son nouveau nid. « Je dois virer un peu maniaque », se dit-il. Se rendant dans la salle de bains, il hésita entre douche et bain, opta pour le bain, fit couler l’eau, alluma la petite radio posée sur le radiateur près des placards de la penderie en bois, se déshabilla et entra dans la baignoire avec un soupir de soulagement.
    Tandis que Peggy Lee chantait Fever sur 101.3 FM, Arthur plongea sa tête plusieurs fois sous l’eau. Ce qui l’étonna d’abord ft la qualité sonore de la chanson qu’il écoutait, puis le réalisme stupéfiant de la stéréophonie, surtout pour un appareil censé être en monophonie. A bien entendre, il semblait que le claquement de doigts qui accompagne la mélodie provenait de la penderie. Intrigué, il sortit de l’eau et marcha à pas de loup vers les portes du placard, pour mieux entendre. Le bruit était de plus en plus précis. Il hésita, puis prit son souffle et ouvrit brusquement les deux battants. Ses yeux s’écarquillèrent, il fit un mouvement de recul.
    Cachée entre les cintres, il y avait une femme, les yeux clos, apparemment envoûtée par le rythme de la chanson, faisant claquer son pouce contre son index, elle fredonnait.
    - Qui êtes-vous, qu’est-ce que vous faites là ? questionna-t-il.
    - Vous me voyez ?
    - Bien sûr que je vous vois.
    Elle semblait totalement surprise qu’il la regarde. Il lui fit
    remarquer qu’il n’était ni aveugle ni sourd et formula à nouveau sa demande : « que faisait-elle là ? Pour toute réponse elle lui dit qu’elle trouvait ça formidable. Arthur ne trouvait rien de « formidable » à cette situation et sur un ton plus agacé que précédemment reposa une troisième fois sa question : que faisait-elle dans sa salle de bains à cette heure avancée de la nuit ? « Je crois que vous ne vous rendez pas compte, reprit-telle, touchez mon bras ! » Il resta interloqué, elle insista :
    -Touchez mon bras, s’il vous plaît !
    - Non, je ne toucherai pas votre bras, qu’est-ce qui se passe ici ?
    Elle prit Arthur par le poignet et lui demanda s’il la sentait
    quand elle le touchait. L’air excédé, il confirma avec fermeté qu’il avait senti quand elle le touchait, qu’il la voyait et l’entendait parfaitement. Il demanda une quatrième fois qui elle était et ce qu’elle faisait dans le placard de sa salle de bains. Elle éluda totalement sa question et répéta très enjouée, que c’était fabuleux qu’il la voie, l’entende et puisse la toucher. Ereinté par sa journée, Arthur n’était pas d’humeur.
    - Mademoiselle, ça suffit. C’est une blague de mon associé ?
    Vous êtes qui ? Une call-girl en cadeau de pendaison de crémaillère ?
    - Vous êtes toujours grossier comme ça ? J’ai l’air d’une pute?
    Arthur soupira.
    - Non, vous n’avez pas l’air d’une pute, mais vous êtes cachée dans mon dressing à presque minuit.
    - En attendant, c’est vous qui êtes à poil, pas moi !
    Arthur sursauta, saisit une serviette la passa autour de sa taille et essaya de reprendre une contenance normale. Puis, il haussa la voix.
    - Bon, maintenant, on arrête ce jeu, vous sortez de là, vous rentrez chez vous, et vous direz à Paul que c’est très moyen, très très moyen.
    Elle ne connaissait pas Paul et lui intima de baisser le ton. Après tout, elle non plus elle n’était pas sourde, c’étaient les autres qui ne l’entendaient pas, elle entendait très bien. Il était fatigué et ne comprenait rien à la situation. Elle semblait très perturbée, lui venait d’achever son emménagement et voulait seulement être tranquille.
    - Soyez gentille, prenez vos affaires et rentrez chez vous, et puis sortez de ce placard à la fin.
    -Doucement, ce n’est pas si facile que ça. Je ne suis d’une précision absolue quoique ça s’améliore ces derniers jours.
    - Qu’est-ce qui s’améliore depuis quelques jours ?
    - Fermez les yeux j’essaie.
    - Vous essayez quoi
    - De sortir de la penderie, c’est ce que vous voulez, non ? Alors fermez les yeux il faut que je me concentre, et taisez-vous deux minutes.
    - Vous êtes folle à lier.
    - Oh, ça suffit d’être désagréable, taisez-vous et fermez les yeux, on ne va pas y passer la nuit.
    Décontenancé Arthur obéit. Deux secondes plus tard, il entendit une voix qui provenait du salon.
    Il sortit précipitamment de la salle de bains et vit la jeune femme assise par terre au centre de la pièce. Elle fit comme si de rien n’était.
    - Vous avez laissé les tapis j’aime bien mais je déteste ce tableau au mur.
    - J’accroche les tableaux que je veux là où je le veux, et j’aimerais me coucher, alors si vous ne voulez pas me dire qui vous êtes, ce n’est pas grave, mais dehors, maintenant ! Rentrez chez vous !
    - Je suis chez moi ! Enfin, j’étais. Tout cela est tellement déroutant.
    Arthur hocha la tête, il louait cet appartement depuis dix jours et lui fit savoir qu’il était chez lui.
    - Oui, je sais vous êtes mon locataire post mortem, c’est plutôt rigolo comme situation.
    - Vous dites n’importe quoi la propriétaire est une femme de soixante-dix ans. Et qu’est-ce que cela veut dire « locataire post mortem »
    - Elle serait contente si elle vous entendait elle en a soixante-deux, c’est ma mère, et elle est mon tuteur légal dans la situation actuelle. Je suis la vrai propriétaire.
    - Vous avez un tuteur légal
    - Oui, compte tenu du contexte, j’ai un mal fou à signer les papiers en ce moment.
    - Vous êtes suivie dans un hôpital ?
    - Oui, c’est le moins que l’on puisse dire.
    - Ils doivent être très inquiets là-bas. De quel hôpital s’agit-il, je vais vous raccompagner.
    - Dites-moi, vous êtes en train de me prendre pour une folle évadée de l’asile.
    - Mais non…
    - Parce que, après la putain de tout à l’heure, ça fait beaucoup pour ne première rencontre.
    Il se moquait de savoir si elle était une call-girl ou une folle originale, il était exténué et voulait simplement se coucher. Elle ne releva pas et continua sur sa lancée.
    - Vous me voyez comment ? reprit-elle.
    - Je ne comprends pas la question.
    - Je suis comment, je ne me vis pas dans les miroirs je suis comment ?
    - Perturbée, vous êtes très perturbée, dit-il impassible.
    - Physiquement, je veux dire.
    Arthur hésita, il la décrivit grande, très grands yeux, jolie bouche, un visage d’une douceur en opposition totale avec son comportement, lui parla de ses longues mains qui dessinaient des mouvements gracieux.
    - Si je vous avais demandé de m’indiquer une station de métro, vous m’auriez donné toutes les correspondances ?
    - Pardonnez-moi, mais je ne comprends pas.
    - Vous détaillez toujours les femmes avec autant de précision ?
    - Comment êtes-vous entrée, vous avez un double des clés ?
    - Je n’en ai pas besoin. C’est tellement incroyable que vous me voyiez.
    Elle insista à nouveau, c’était pour elle un miracle d’être vue.
    Elle lui dit qu’elle avait trouvé très jolie la façon dont il l’a décrite et l’invita à s’asseoir à ses côtés. « Ce que je vais vous dire n’est pas facile à entendre, impossible à admettre, mais si vous voulez bien écouter mon histoire, si vous voulez bien me faire confiance, alors peut-être que vous finirez par me croire et c’est très important, car vous êtes, sans le savoir, la seule personne au monde avec qui je puisse partager ce secret. »
    Arthur comprit qu’il n’avait pas le choix, qu’il lui faudrait entendre ce que cette jeune femme avait à lui dire et bien que sa seule envie du moment fût de dormir, il s’assit auprès d’elle et écouta la chose la plus invraisemblable qu’il entendit de sa vie.
    Elle s’appelait Lauren Kline, prétendait être interne en médecine, et avoir eu il y a six mois un accident de voiture, un grave accident de voiture à la suite d’une rupture de direction. « Je suis dans le coma depuis. Non, ne pensez rien encore et laissez-moi vous expliquer. » Elle n’avait aucun souvenir de l’accident. Elle avait repris conscience en salle de réveil, après l’opération. Parcourue de sensations très étranges, elle entendait tout ce qui se disait autour d’elle, mais ne pouvait ni bouger ni parler. Au début, elle avait mis cela sur le compte de l’anesthésie. « Je me trompais, les heures ont passé et je n’arrivais toujours pas à me réveiller physiquement. » Elle continuait à tout percevoir mais elle était incapable de communiquer avec l’extérieur. Elle avait alors vécu la plus grande peur de sa vie, pensant pendant plusieurs jours être tétraplégique. « Vous n’imaginez pas par quoi je suis passée. Prisonnière à vie de mon corps. »

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